Pourquoi opter pour la nationalité luxembourgeoise ? – Un entretien avec Joanna Kremer, PhD

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A travers sa thèse de doctorat, Joanna Kremer, PhD, s’est penchée sur le vécu des candidats qui ont entamé une procédure pour acquérir la nationalité luxembourgeoise. Sa recherche a mis en lumière leur parcours migratoire, leurs motivations à vouloir accéder à la nationalité luxembourgeoise, leurs expériences par rapport à l’emploi des langues et par rapport à l’examen d’évaluation de la langue luxembourgeoise obligatoire pour accéder à la nationalité. Ensuite elle a interrogé les candidats sur ce qu’ils entendent par les termes suivants : nationalité et citoyenneté.

Pourquoi les participants de l’étude ont-ils émigré au Luxembourg et qu’est-ce qui les a motivés à y rester ?

Il s’avère que les raisons peuvent être très diverses. Certains sont nés au Luxembourg de parents immigrés et décident plus tard d’y rester considérant le pays comme le leur, alors que leurs parents ont désiré retourner dans leur pays d’origine. 

Une des raisons pour émigrer au Luxembourg les plus citées reste néanmoins l’accès à l’emploi.

Ensuite, il y a les candidats qui ont accompagné leur conjoint.e à la recherche d’un emploi au Luxembourg pour une période d’une année ou deux et qui décident finalement d’y rester. En effet, devenus parents, ils estiment que le pays propose de bonnes conditions pour élever leurs enfants. Ils considèrent que le Luxembourg est un pays multiculturel et stable, garantissant une bonne prise en charge sociale. Ainsi une personne originaire d’Amérique latine a opté de vivre avec ses enfants au Luxembourg, qui d’après elle est un pays sûr ayant un taux de criminalité très bas. 

Qu’est-ce qui les a motivés à faire une demande en vue de l’obtention de la nationalité luxembourgeoise ?

Cela dépend de la biographie et de la nationalité des demandeurs.

Il y a les personnes nées au Luxembourg qui considèrent le Luxembourg comme leur patrie et par conséquent l’endroit où ils veulent faire leur vie. D’autres sont venues au Luxembourg pour y travailler et choisissent d’y rester, l’obtention de la nationalité leur garantissant de pouvoir y demeurer. Certains veulent par ce biais permettre à leurs enfants d’accéder directement à la nationalité luxembourgeoise.  

Une autre motivation est la participation à la vie civique et politique du pays. Bien que les ressortissants de l’UE jouissent pratiquement des mêmes droits que les citoyens luxembourgeois, il subsiste néanmoins quelques différences. Par conséquent, certains font la démarche pour accéder aux mêmes droits. 

On peut citer l’exemple d’une ressortissante de l’UE qui avait perdu le droit de vote pour les élections parlementaires dans son pays d’origine, parce qu’elle n’y résidait plus depuis longtemps.  Ne supportant pas d’être privée de ses droits civiques, elle a décidé de se faire naturaliser afin de bénéficier de ceux-ci dans le pays où elle résidait effectivement, le Luxembourg.

Par contre, les ressortissants des pays tiers rencontrent plus de difficultés à différents niveaux : l’accès au droit de vote et au marché de travail ainsi que la possibilité de voyages à l’étranger. Ainsi, un participant a déclaré vouloir obtenir un passeport de l’Union Européenne pour pouvoir y circuler librement. 

Pourquoi faut-il d’après vous faire la différence entre la citoyenneté et la nationalité ? 

Il existe différentes définitions de ces deux termes. 

La nationalité désigne en général un groupe d’individus unis par la langue et la culture. Quant à la citoyenneté, beaucoup l’associent aux droits et devoirs que l’on a en tant que citoyen d’un État. La citoyenneté permet à une personne d'être reconnue comme membre d'une société ou d'un État et de participer à la vie politique.

Or au Luxembourg, il y a une tendance à mélanger les deux définitions, la nationalité et la citoyenneté. En effet, certains associent le fait de pouvoir exercer les droits civiques à l’appartenance à un groupe d’une certaine culture et surtout à la maîtrise du luxembourgeois. Certaines personnes interrogées contestent ce fait et revendiquent que la citoyenneté soit détachée de la nationalité. En effet, ils déplorent que l’accès à certains droits, comme le droit à la libre circulation dans l’espace Schengen ou le droit de vote, soient liés à une nationalité et surtout à la maîtrise de la langue luxembourgeoise. Ils estiment qu’il s’agit d’une discrimination.

Qu’en est-il du sentiment d’appartenance des personnes interrogées ?

Lorsque j’ai mené les interrogatoires, la plupart des participants étaient en pleine procédure et n’avaient donc pas encore obtenu la nationalité luxembourgeoise. Leurs affirmations étaient très variées et sans doute parfois contradictoires. Ainsi un ressortissant portugais, né au Luxembourg, a expliqué que lorsqu’il se rendait au Portugal, il ne se sentait pas chez lui. Il considérait le Luxembourg comme son vrai pays. Pourtant il se sentait plutôt portugais, parce que ses parents l’étaient, tout simplement. D’autres ont souligné que l’on pouvait distinguer un « vrai » d’un « faux » Luxembourgeois, par le comportement et/ou l’accent et qu’il était important de marquer son adhésion à la culture luxembourgeoise.  Par ailleurs, le fait de demander une autre nationalité n’est pas toujours accepté par la famille : une des participantes a mentionné que ses parents lui reprochaient d’avoir trahi sa patrie en demandant la nationalité luxembourgeoise. 

En tout cas, j’ai remarqué que certains exprimaient la volonté d’acquérir la citoyenneté luxembourgeoise, mais étaient aussi soucieux de ne pas abandonner la culture d’origine.

Au Luxembourg, comme dans beaucoup d’autres pays d’Europe, les candidats à la naturalisation doivent préalablement passer un examen pour certifier leur connaissance de la langue nationale. Comment les participants ont-ils vécu cet exercice ?

Quelques participants étaient en faveur du test qu’ils considèrent comme un outil de sélection objectif. À leur avis, il s’agit d’une étape nécessaire pour constater qu’une personne est prête à s’investir afin d’acquérir la nationalité luxembourgeoise. L’apprentissage de la langue luxembourgeoise constitue un outil d’inclusion nécessaire pour devenir un membre à part entière de la société luxembourgeoise. 

D’autres sont plus critiques car, selon eux, l’examen est un outil de sélection injuste. En effet, les candidats ayant un bon niveau d’éducation auront plus de facilités pour accéder à la nationalité. 

Ensuite, il faut prendre en considération que certaines personnes ont un travail pénible et des situations familiales qui compliquent, voire rendent impossible la fréquentation de cours de langues. De ce fait, cet examen peut être considéré comme un facteur discriminatoire pour certains. Un autre participant, bien que convaincu de l’utilité de connaître la langue, estime que le problème vient du fait, qu’au quotidien la langue luxembourgeoise n’est pas pratiquée dans beaucoup de secteurs du marché de l’emploi. L’apprentissage de celle-ci devient ainsi une barrière insurmontable. Ces personnes considèrent la langue luxembourgeoise plutôt comme outil d’exclusion.

Quel message est-ce que vous voudriez encore faire passer ?

Les différents sujets discutés lors de cet entretien sont très complexes et il y a beaucoup de points-de-vue divergents. Nous avons souvent tendance à écouter les politiciens et les experts de différents domaines. Il ne faut cependant pas oublier d’écouter ceux qui sont directement touchés par ces mesures ou procédures car chaque opinion est digne et utile d’être prise en compte. 


Joanna Kremer, PhD a effectué ses études en sociologie et en histoire à l’université Ruprecht Karls à Heidelberg et à l’université de Sheffield, où elle a aussi effectué sa thèse en Language Policy, Citizenship Studies and Migration Studies. De retour au Luxembourg, elle travaille en tant qu’enseignante de sociologie et d’éducation civique dans une école secondaire.

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