Exercices de dérive et d'arrivée

Corina Ciocârlie
Culture
Dignité

Pour tous ceux qui larguent les amarres, les émotions contradictoires suscitées par la navigation – livrée, si souvent, aux caprices de la dérive – se doublent d’une inquiétude inévitable concernant la destination. Autrement dit, par la possibilité même de l’arrivée. Dérivées, justement, l’une comme l’autre, du latin rivus, la dérive et l’arrivée sont les deux faces du même voyage hasardeux, de la même aventure aux conséquences incalculables. Car – Jacques Derrida l’a rappelé à maintes reprises – arriver signifie tout d’abord gagner la rive, approcher du rivage ou du port, « parvenir à destination et atteindre son but, toucher au terme de son voyage, réussir »[1]. Mais arriver se dit aussi de ce qui survient et surprend. Qu’est-ce qui vous arrive ? L’imprévu sous toutes ses formes : retards, détours, empêchements, péripéties qu’on anticipe ou qu’on n’attend pas. L’arrivée – ce qui échoit – peut ainsi contredire, déranger, empêcher l’arrivée en tant qu’accomplissement, jubilatoire ou non, d’un processus. Toute une littérature du voyage, à commencer par L’Odyssée, est née de cette paradoxale complicité entre les deux sens du mot.

Sur la route, les obstacles sont innombrables – tempêtes, icebergs, sirènes, cyclopes, etc. –, mais qu’est-ce qui peut bien nous arriver au terme du voyage, pour nous empêcher d’arriver dans ce pays de Cocagne ou des Merveilles dont la silhouette lointaine nous semblait si séduisante avant le départ ? Qu’est-ce qui nous échoit et qu’est-ce qui nous déçoit lorsqu’on nous reçoit avec un sourire plus ou moins crispé et des bras plus ou moins ouverts? Et d’ailleurs, qu’a-t-on en ligne de mire lorsqu’on embarque pour la France ou pour la Grèce, pour l’Italie ou encore pour l’Amérique, comme Le Disparu de Kafka, ou comme Les Somnambules de Hermann Broch ? De quoi rêve-t-on, au juste, lorsqu’on prend le large ? D’abondance ou de liberté ? Veut-on atteindre un rivage exotique, découvrir un ailleurs séduisant, comme Marco Polo et Christophe Colomb, ou bien espère-t-on plutôt gommer un forfait originaire, comme Karl Rossmann, que ses pauvres parents expédièrent à New York parce qu’une bonne l’avait séduit et qu’elle avait eu un enfant de lui ?

Pour sortir du cercle enchanté de la fiction, quelles étaient les « grandes espérances » de tous ces réfugiés qui se sont retrouvés, en 2018, à Luxembourg, dans la salle de cours Hariko de Bonnevoie ? Est-ce que ce poster idyllique du Mullerthal répondait bel et bien à leurs attentes ? Est-ce ainsi qu’ils se représentaient le paradis terrestre, l’Eldorado, le Jardin d’Eden ? Le vert des fougères et l’eau claire du ruisseau ont-ils pu faire oublier l’aspect désolant de ces chaises vides, dépareillées, de cette antichambre du bonheur (qui a, d’ailleurs, donné le titre d’un reportage photographique de Patrick Galbats intitulé Waiting Room[2]) ?

Le Pays de Cocagne, thème et variations

Dans le Dictionnaire des lieux imaginaires conçu par Alberto Manguel et Gianni Guadalupi, on découvre, à la lettre C, le Pays de Cocagne (ou Schlaraffenland), dont la définition doit sembler étrangement familière à tous ceux qui débarquent, pleins d’espoir et d’une énergie nouvelle, à l’aéroport de Findel : « Petit pays proche de l’Allemagne. Selon certains voyageurs, on y entre en empruntant une rivière. Au centre de la région s’élève le volcan Mecca. À chaque éruption jaillissent des raviolis et autres pasti qui couvrent les pentes fromagères du volcan et aboutissent dans un val rempli de beurre fondu. Bombons et chocolats surgissent au coin des bois, les pigeons volent déjà rôtis et il pleut, non des cordes mais des cakes. »[3]

Lorsqu’on parle de pays de Cocagne, on insiste beaucoup sur l’abondance et d’oisiveté – dans la description qu’en font Manguel et Guadalupi, « la famille royale dort dans un lit de saucisses », alors que « les faisans rôtis gambadent au son des trompettes » et « les chapons pleuvent du ciel » –, mais il ne faut pas oublier que le leurre est l’élément constitutif, déclencheur des péripéties : on vous promet monts et merveilles, et vous avez la naïveté d’y croire, pendant un long moment, jusqu’à ce qu’on vous ouvre les yeux, mais là, il est déjà trop tard pour faire marche-arrière, et vous devez négocier, coûte que coûte, avec ce pseudo-Wonderland dont vous avez déjà franchi le seuil. Au chapitre 31 des Aventures racontées par Carlo Collodi, Pinocchio se laisse embarquer dans une charrette tirée par douze paires d’ânes et menée par un cocher à la voix douce et caressante « comme celle d’un chat qui se recommande au bon cœur de la maîtresse de maison » : « – Dis-moi, mon bel enfant, veux-tu venir toi aussi dans cet admirable pays ? – Assurément, je veux y aller. » Cinq mois passent ainsi, à mener « cette vie de cocagne, toute de jeux et de divertissements à longueur de journée », mais un beau matin, Pinocchio se réveille affublé, comme par hasard, d’« une magnifique paire d’oreilles d’âne » [1], et c’est là qu’il est vendu au directeur d’un cirque qui lui apprend à danser et à sauter dans des cercles. Un soir de représentation, il finira par s’estropier, et il sera alors revendu pour sa peau. Les aventures se poursuivent indéfiniment, même si le rêve de bonheur a fait long feu.

[1] Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio.Traduit de l’italien par Isabel Violante, Garnier Flammarion, 2001, pp. 243-253

Or, qui sait, peut-être qu’aux migrants arrivés en 2018 dans la salle de cours de Bonnevoie on avait aussi raconté une histoire à dormir debout… « – Dis-moi, bel enfant, tu veux aller, toi aussi, au pays du bonheur ? » Pardi… Qu’on veuille ou non l’admettre, on se fait toujours avoir en prenant un billet simple pour le Schlaraffenland. Quelqu’un vous a vendu une bonne histoire, un beau mensonge bien ficelé, et vous avez relevé le défi, comme on relève un gant lors d’une provocation en duel. Le début des aventures – qu’il s’agisse d’Alice au pays des Merveilles ou de Pinocchio au Pays des Jouets, de Zazie à Paris ou de Karl Rossmann en Amérique – c’est, justement, cette offre qui ne se refuse pas. Qu’on ne refuse pas, parce qu’on préfère toujours regretter ce qu’on a fait, et non ce qu’on n’a pas fait. On préfère arriver au Pays de Cocagne, quoi qu’il arrive par la suite. Passer, coûte que coûte, c’est d’ailleurs le titre d’un essai écrit à quatre mains par Georges Didi-Huberman et Niki Giannari sur le camp d’Idomeni, « cet enclos d’espoirs trahis et de barbelés »[5] réservé aux treize mille personnes qui, fuyant les guerres de Syrie, d’Afghanistan et d’ailleurs, avaient vainement tenté au printemps 2016 de franchir la frontière gréco-macédonienne…

Un Eldorado de pacotille

En fin de compte, on a sans doute le Pays de Cocagne qu’on mérite… Jean Portante le suggère au détour d’un chapitre de son roman Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine, sous-intitulé Chronique d’une immigration, qui raconte les tribulations d’une famille italienne venue des Abruzzes pour chercher du travail dans l’industrie sidérurgique luxembourgeoise. Un beau jour, avant la grande guerre de 1914-18, les grands-parents du petit Claudio entreprennent un voyage « vers l’infiniment loin, vers l’infiniment riche, vers l’infiniment angoissant, vers ce petit pays et ce petit village du Nord » dont ils ne savent pas prononcer le nom, mais que tout le monde connaît comme sa propre poche, bien que personne ou presque n’y ait jamais mis les pieds, « car ceux qui partaient, étaient partis ou partiraient, allaient plus loin encore, vers l’infiniment plus riche encore, en Amérique, un nom plus facile à dire, et beaucoup moins angoissant, parce que l’America, c’était le paradis avec un nom italien, Americo au féminin, un nom doux et accueillant comme le sein d’une mère, un nom plein d’Histoire et d’histoires, alors que Lussemburgo était un nom aux sonorités lugubres, froides, dont personne ou presque n’avait jamais rien ou presque raconté, et ne redevenait aimable, hospitalier, que quand on se disait que ça se trouvait tout près de la France, la Francia, cette autre mère dont tout le monde parlait et que tout le monde connaissait comme sa poche, parce qu’il y avait du fer et du charbon dans le sol »[6].

Même son de cloche avec Le Chef d’orchestre à la baguette de bambou de Guy Rewenig, un récit sous forme de lettre adressée à Monsieur le Président du Luxembourg par Mwayé, un Africain qui semble bien décidé à déployer tous les efforts nécessaires pour devenir un authentique Luxembourgeois. Le dialogue de sourds entre le demandeur d’asile et le fonctionnaire luxembourgeois censé le lui accorder en dit long sur l’optimisme incurable de l’un et la méfiance chronique de l’autre : « Monsieur le Fonctionnaire m’a demandé : Pourquoi viens-tu au Luxembourg ? Pourquoi pas en France ? Ou en Espagne ? Ou en Italie ? J’ai dit : Le Grand Hasard a guidé mes pas. J’ai toujours été gâté par le Grand Hasard. C’est lui qui m’a incité à découvrir la perle cachée de l’Europe, le diamant incomparable du continent, la huitième merveille du monde. Il a dit : Arrête connard ! » La conversation à bâtons rompus se poursuit sur le même ton, rappelant à quel point il est difficile d’arriver, de toucher la rive et d’accoster sereinement, dignement, dans le port de plaisance d’un Eldorado de substitution, ou de pacotille : « Il m’a dit : Que viens-tu faire au Luxembourg ? J’ai dit : Je viens à la rencontre de mes frères et sœurs. Je veux vivre ici. Je veux devenir un membre de la belle famille luxembourgeoise. Il a dit : Tu ne crois quand même pas aux contes de fées. On en a marre des trafiquants de drogue africains. »[7]

Quoi qu’il en soit, on prend toujours des risques démesurés en se procurant un billet simple pour le Wonderland ou le Schlaraffenland. Quelqu’un – qui peut se présenter, par exemple, sous les traits d’un Lapin Blanc muni d’une montre à gousset, ou alors d’un passeur sans scrupules déguisé en bon samaritain –, vous a vendu une bonne histoire, un beau mensonge bien ficelé, et vous avez relevé le défi, comme on relève un gant lors d’une provocation en duel. Le début du périple, le comment et le pourquoi des aventures au pays des soi-disant Merveilles c’est, justement, une offre qui ne se refuse pas. Qu’on ne refuse pas, parce qu’on préfère toujours regretter ce qu’on a fait, et non ce qu’on n’a pas fait. Heureux qui, comme Ulysse, et comme Alice, comme Claudio et comme Mwayé, a fait un beau voyage. 

[1] Jacques Derrida, la contre-allée, par Catherine Malabou et Jacques Derrida, La Quinzaine littéraire/Louis Vuitton, coll. Voyager avec…, 1999, pp. 11-12

[2] Patrick Galbats, Waiting Room, in mateneen, livre publié par L’Œuvre Nationale de Secours Grande Duchesse Charlotte, 2020

[3] Alberto Maguel, Gianni Guadalupi, Dictionnaire des lieux imaginaires. Traduit de l’anglais par Patrick Reumaux, Michel-Claude Rouchard et Olivier Touchard. Actes Sud, 1998, p. 104

[4] Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio. Traduit de l’italien par Isabel Violante, Garnier Flammarion, 2001, pp. 243-253

[5] Georges Didi-Huberman, Niki Giannari, Passer, quoi qu’il en coûte, Les éditions de Minuit, 2017, p. 27

[6] Jean Portante, Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine (chronique d’une immigration), éditions phi, 1993, p. 37

[7] Guy Rewenig, Le Chef d’orchestre la baguette de bambou. Une lettre, éditions ultimomondo, 2007, p. 7

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