Clichés d'une société en mutation

Aline Schiltz
Culture
Inclusion
Discrimination

I. L'émigration portugaise vers le Luxembourg

 

Photo de Gérald Bloncourt - Paris, 1965

Voici les images qui ont imprégné les Portugais et les habitants des pays d'accueil dans les années 1960-1970. Elles sont symboliques de l'émigration portugaise. A cette époque les Portugais sont nombreux à quitter leur pays, généralement munis seulement d'une valise de carton. Le Portugal est très pauvre, surpeuplé, peu industrialisé et le niveau de scolarité général est très faible. Depuis des décennies le régime totalitaire, le "Estado Novo" de Salazar réprime le peuple et nombreux ne fuient pas seulement la misère économique, mais aussi la dictature et les guerres dans les anciennes colonies d'Afrique. L'émigration n'est pas seulement un acte de désespoir économique, mais aussi une révolte contre l'ordre établi. Pour le régime en place l'émigration est bénéfique car elle baisse l'excédent démographique et augmente la recette publique significativement. Mais l'émigration était de fait interdite. N'ayant pas droit à un passeport, beaucoup de Portugais partaient clandestinement, "au saut", un véritable saut dans l'inconnu. 

Il existe plusieurs histoires sur l'arrivée des premiers Portugais au Luxembourg : de ceux qui se sont endormis dans le train et ont raté la station de Metz ou alors de ceux qui découvrent le Luxembourg au moment des travaux de canalisation de la Moselle ou encore de ceux qui connaissent des gens au Luxembourg ou en lien avec le Grand-Duché. Les premiers arrivants travaillent surtout dans l'agriculture, la viniculture et l'hôtellerie, bien des années avant l'entrée en vigueur du premier accord de travail entre le Luxembourg et le Portugal (1972).

Deux mondes à part

Source : https://aldeia-de-gralhas.typepad.fr/mon_weblog/immigration_portugaise/

A l'époque, les émigré-es portugais-es viennent pour la plupart de régions rurales, très pauvres, de communautés villageoises fermées, imprégnées fortement par les valeurs de l´église catholique. Nombreux partent clandestinement, à pied, souvent au péril de leur vie. 

La rupture provoquée par l'émigration n'aurait pas pu être plus profonde. En plus de la condition de migrants, de la barrière des langues, les Portugais-es sont confrontés à des modes, des valeurs et des modèles de vie complètement différents des leurs. 

Il est évident que le mélange entre les nouveaux arrivants et les Luxembourgeois ne se fasse pas facilement.

Longtemps ils continuent à vivre côté à côté, ne partageant pas les mêmes statuts sociaux, conditions de travail et de logement, à des rythmes et perspectives de vie déphasés.

Personne ne pensait que ce séjour allait être définitif. Mais pour la plupart, les années se succèdent et la vie prend un rythme dicté par le rêve du retour, l'attente du mois d'août pour les vacances au village natal et un déchirement émotionnel entre ici et là-bas de plus en plus évident.

II. Vers un flou grandissant des frontières terrestres et sociales

Source : https://www.comunidadeculturaearte.com/25-de-abril-sempre/

Le 25 avril 1974, la Révolution des Œillets met fin au régime totalitaire au Portugal.

En 1986 le pays adhère à l'Union Européenne.

Cette ouverture du pays entraîne de profonds et rapides changements à tous les niveaux: politique, économique, social et infrastructures.

Le Luxembourg et le Portugal continuent à être deux mondes à part, mais peu à peu les différences s'estompent. L'amélioration des routes et le développement technologique en général, augmentent le va-et-vient des personnes et des biens entre les deux pays. Le mélange entre les cultures s'intensifie, au Luxembourg et aussi au Portugal, notamment dans les villages de départ des migrants.

Source : https://aldeia-de-gralhas.typepad.fr/mon_weblog/immigration_portugaise/

Au cours des années 1980, l'immigration portugaise au Luxembourg se diversifie et se consolide. 

L'adhésion à l'Union Européenne provoque l'arrivée de plus de Portugai.e.s diplômé.e.s. 

De leur côté, les enfants des primo-arrivants, généralement appelés "la deuxième génération", grandissent et commencent à se forger une place dans la société luxembourgeoise. Leur position n'est pas facile. La société leur fait comprendre qu'ils ne sont ni d'ici, ni de là-bas. Ils vivent le paradoxe d'être "Portugais.e" au Luxembourg et "Luxembourgeois.e" au Portugal. Leur vie est marquée par des barrières, souvent invisibles et inconcevables pour les jeunes luxembourgeois.e. Les amitiés se font, mais les clivages sont encore très marqués et marquants.

Les clichés d'une société en mutation

Au cours des années, les perceptions sociales risquent de se transformer en stéréotypes et de s'enraciner dans l'imaginaire collectif. Alors que la société se recompose et change rapidement, les clichés l'inhibent à reconnaître et à s'adapter à cette nouvelle réalité. Au lieu de voir ce qui a déjà changé, elle se plie sur elle-même en essayant de se protéger de l''apparent danger' émanant de l''Autre'. 

Campagne du referendum  du 7 juin 2015 Source : https://www.dw.com/en/luxembourg-says-no-to-giving-the-vote-to-foreigners/a-18501499

L'immigration portugaise au Luxembourg ne s'est jamais arrêtée depuis les années 1960. Elle a constamment été alimentée de nouvelles arrivées et reconfigurée selon les contextes socio-économiques et politiques nationaux et internationaux de chaque époque. 

La "communauté portugaise", comme on dit par facilité, regroupe en fait des personnes aux profils les plus divers.

Il ne s'agit pas d'un groupe homogène, où "tous sont ouvriers et femmes de ménage, ont des problèmes à l'école et dansent le folklore". Voilà des stéréotypes très communs, lesquels, d'un côté discréditent ceux qui exercent des professions, sont confrontés à des problèmes et font vivre des traditions qui méritent avant tout le respect et la plus grande attention de la société et de l'autre côté, confinent dans une image sociale tous ceux qui vivent une réalité complètement différente. Or, en portant 'la marque', tous doivent se battre tous les jours pour assurer leur due place dans la société. 

III. Un espace luso-luxembourgeois

Bien que séparés de 2000 kilomètres, le Luxembourg et le Portugal sont quand même très proches. Les décennies de va-et-vient de personnes et de biens ont, en quelque sorte, rétréci les distances géographiques et crée un espace social transnational. Le Luxembourg est dorénavant marqué par la présence lusitaine. De la même manière, les régions de départ portent les traces des vies passées ailleurs. 

Café "A Tasquinha" à Mertzig. La plupart des cafés villageois portent dorénavant des noms ou des enseignes portugaises. Source: Aline Schiltz, 2013.

"Rua de Vianden" à Ribeira da Pena, petite ville au nord du Portugal jumelée avec Vianden depuis 2008. Source: Aline Schiltz, 2010.

Dans un premier temps, le va-et-vient concerne avant tout les migrants. Mais rapidement, l'émigration portugaise affecte également toute la société, ici et là-bas. Elle introduit par exemple des nouveaux rythmes (le mois d'août devient le mois du congé collectif au Luxembourg et mois des fêtes familiales et communautaires au Portugal) ou encore des nouveaux paysages (quartiers ouvriers restaurés, potagers cultivés, drapeaux verts-rouges au Luxembourg, les maisons d'émigrés au Portugal). Au Luxembourg, l'usage de la langue portugaise, la vente et la consommation de produits portugais se généralisent et se banalisent. Le commerce transnational se développe, les relations politiques sont excellentes.

En 2008 la nouvelle loi de la nationalité reconnaît la double nationalité et par conséquent la double appartenance.

Elle exclut par contre tous ceux qui ne résident plus au Grand-Duché, même s'ils sont nés et scolarisés au Luxembourg et donc sont parfaitement luxembourgeois.e.s.

Arrivés à l'âge de la retraite, beaucoup de Portugais-Luxembourgeois, mais aussi de plus en plus de Luxembourgeois, optent pour vivre au Portugal ou alors "ici et là-bas". Selon les chiffres du Service des Étrangers et Frontières portugais (SEF), environ 200 Luxembourgeois sont actuellement domiciliés au Portugal. 

A partir de 2015, le secteur touristique portugais connaît une expansion sans précédent. Le pays, et surtout les villes de Porto et Lisbonne, attirent de plus en plus de visiteurs luxembourgeois. Ce contact, tout en étant de courte durée et futile, entraîne néanmoins un certain changement dans la perception de ce qui est "portugais". 

Un lien unique. Une opportunité.

Le lien entre les deux pays est unique. Le Luxembourg n'accueille pas seulement la plus grande "communauté" portugaise du monde (16% de la population totale). Elle est aussi dispersée sur tout le territoire, le mélange de la société se fait donc partout et ne reste pas confiné à un district ou une région. 

La situation linguistique complexe du Luxembourg a certainement contribué à une meilleure conservation de la langue portugaise dans les familles lusitanes. Une richesse encore cachée, mais de plus en plus évidente, car de nos jours parler le portugais peut être un atout. Parmi les jeunes, la langue est de plus en plus pratiquée grâce aux nounous et au cosmopolitisme de la société luxembourgeoise.

L'émigration portugaise vers le Luxembourg et ses impacts sur les sociétés pourrait servir d'exemple du vivre ensemble qui dépasse les frontières physiques. Au lieu de considérer l'autre sur base de sa nationalité, on pourrait considérer l'espace partagé grâce aux expériences et échanges communs. 

Menu du Jour "mélangé" dans un restaurant de la gare / Ville de Luxembourg. Source: Aline Schiltz, 2015.

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